Auteure : Nimmi Malhotra
Alors que la consommation raisonnée devient peu à peu la norme mondiale, le marché des boissons sans et à faible teneur en alcool devrait croître de 4 milliards USD d’ici 2028.
Quand les bars et magasins n’offrent pas d’options sans alcool, ils passent à côté d’opportunités. Nous changeons aujourd’hui la manière dont nous parlons de ces alternatives.
Jusqu’à récemment, la modération de la consommation d’alcool était souvent un engagement temporaire, lié à des campagnes ponctuelles comme Dry January ou Sober October. Désormais, elle s’impose comme un véritable choix de vie, en grande partie porté par la génération Z (née à partir de 1997) et progressivement adopté par d’autres tranches d’âge. Cette évolution ne découle pas seulement d’une prise de conscience en matière de santé, mais aussi de préoccupations plus profondes liées au bien-être mental, à la clarté sociale et à la durabilité économique.
Toutes générations confondues — Millennials, Génération X et Baby Boomers — de plus en plus de personnes deviennent « sober curious » ou pratiquent le « mindful drinking » : elles réduisent leur consommation d’alcool et boivent avec davantage de conscience et de modération. Certains consommateurs commencent ainsi leurs soirées avec des boissons sans alcool, avant de passer à des boissons alcoolisées, ou alternent entre les deux — une pratique surnommée zebra striping — afin de réduire la quantité totale d’alcool ingérée.
Ce mouvement accompagne un déclin mondial de la consommation d’alcool. Selon l’IWSR, les volumes ont chuté de 2 % depuis 2019. Le segment en pleine croissance des boissons sans ou à faible teneur en alcool représente une opportunité majeure : l’IWSR No/Low Alcohol Strategic Study 2024 prévoit que le sans-alcool tirera la croissance, ajoutant 4 milliards de dollars d’ici 2028. Si la tendance se poursuit, le segment pourrait gagner 10 milliards supplémentaires d’ici 2034.
Une tendance chiffrée
Les données viennent confirmer cette mutation :
- Un sondage Gallup 2024 enregistre une baisse de 5 % des adultes américains consommant de l’alcool, passant de 65 % à 60 % en six ans. Leur consommation hebdomadaire moyenne est descendue de 4,0 à 3,6 verres.
- Le rapport global 2024 d’Euromonitor révèle une baisse de 0,2 % de la consommation mondiale en volume, l’une des trois seules en quinze ans, avec une hausse parallèle des boissons sans alcool dans toutes les catégories.
- Au Royaume-Uni, le rapport Drinking Differently: Low & No 2025 indique que près de 36 millions d’adultes — soit 76 % des buveurs — réduisent leur consommation, sans pour autant l’abandonner totalement.
Parallèlement, l’IWSR constate un intérêt sans précédent pour les bières, vins et spiritueux sans ou à faible teneur en alcool. En 2024, les 10 principaux marchés mondiaux ont représenté 15,7 milliards de dollars, dont plus de 60 % issus du sans-alcool, soit 5,88 millions de bouteilles, en hausse de 13 % sur un an. La catégorie couvre bières, vins, spiritueux, RTD (ready-to-drink) et boissons alternatives. Parmi elles, la bière domine. Le vin et les spiritueux ne représentent encore que 4 % du volume, mais gagnent en visibilité grâce à l’innovation premium.
Vins sans alcool : une révolution qualitative
« Il y a quatre ans, la catégorie des vins sans alcool ne portait quasiment jamais le nom d’un producteur reconnu », rappelle Christine Parkinson, cofondatrice des Wine Alcohol-Free Awards (WAFA) à Londres et ex-directrice vins du groupe Hakkasan. Les producteurs voyaient la demande, dit-elle, mais aucun n’osait y associer sa marque. Aujourd’hui, la situation a radicalement changé.
« C’est une véritable ruée vers l’or », observe-t-elle. « Les producteurs et les restaurants se pressent pour ajouter du vin sans alcool à leur portefeuille. » La dernière édition des WAFA a reçu près de 600 produits issus de 31 pays. Les cofondateurs Parkinson et Chris Losh soulignent un bond qualitatif : « Au départ, les producteurs utilisaient souvent des vins de piètre qualité », explique Losh. « Cette année, les gagnants ont utilisé de meilleurs raisins et se sont moins reposés sur le moût ou le sucre. »
Des maisons pionnières comme Torres ont ouvert la voie dès 2008 avec Natureo White. Depuis, le domaine a investi 6 millions d’euros dans une installation dédiée, utilisant la méthode des cônes rotatifs pour retirer l’alcool tout en préservant les arômes. En Argentine, Catena Zapata a lancé un rosé pétillant sans alcool au salon Wine Paris 2025, grâce à la distillation sous vide. En Australie, Treasury Wine Estate (TWE) a investi 15 millions AUD dans une usine à Barossa pour développer de nouvelles générations de vins sans alcool et faiblement alcoolisés.
En France, Bordeaux se mobilise également : la coopérative Bordeaux Families et des figures prestigieuses comme Coralie de Bouard (Château Angélus) ont investi ce créneau. French Bloom, positionné sur le haut de gamme, a attiré l’attention au point que Moët Hennessy en a acquis une participation minoritaire.
Le défi reste toutefois le goût. Une fois l’alcool retiré, acidité, sucre et tanins doivent être rééquilibrés. Les producteurs travaillent à compenser la perte de texture et de longueur en bouche. Les bulles, appréciées pour leur fraîcheur, trouvent plus facilement leur place, mais les vignerons cherchent encore à exprimer pleinement les cépages. Certaines variétés, comme le Chenin, le Pinot Grigio, le Tempranillo ou le Shiraz, s’avèrent plus adaptées à la désalcoolisation.
Spiritueux sans alcool : un marché en plein essor
Si le vin sans alcool s’installe solidement aux États-Unis, en Europe et en Australie, les spiritueux sans alcool gagnent eux aussi du terrain. Ces alternatives imitent gin, whisky, rhum ou tequila à partir de distillats de plantes, herbes, thés, racines et épices.
Le marché mondial des spiritueux sans alcool, évalué à 325,8 millions de dollars en 2023, pourrait atteindre 706,7 millions en 2033, selon Allied Market Research. L’Amérique du Nord domine, suivie par l’Europe et le Royaume-Uni. Des géants comme Diageo (Seedlip, Ritual Zero Proof) et Pernod Ricard (Ceder’s) confirment le potentiel de la catégorie.
À côté des grands, les innovations locales foisonnent. À Copenhague, la marque ISH s’est fait connaître grâce à ses spiritueux sans alcool imitant la « morsure » de l’alcool grâce à un distillat de graines de piment. « Le premier pas, c’est de créer un goût exceptionnel, peu importe le coût », affirme son fondateur Morten Sørensen.
En 2019, une étude de Distill Ventures montrait que 55 % des bars londoniens avaient une carte dédiée sans alcool. Six ans plus tard, ces options sont devenues incontournables à l’échelle mondiale.
Nouvelles catégories de boissons
La créativité explose aussi hors des cadres traditionnels. « Le vin est très réglementé, mais ce n’est pas encore le cas du sans-alcool », note Parkinson. « On invente des boissons totalement nouvelles. » Parmi les candidatures aux WAFA figurent des boissons aux plantes adaptogènes, au CBD, à l’ashwagandha, au thé vert ou encore enrichies en nootropiques (caféine, ginkgo, champignons médicinaux, etc.).
Des marques comme Three Spirits (Royaume-Uni) misent sur les plantes adaptogènes et nootropiques, tandis que Flyers (États-Unis) infuse ses cocktails sans alcool avec du cannabis. Le sous-segment des alcohol adjacents — boissons proches de l’expérience alcoolique sans l’être — est particulièrement dynamique aux États-Unis (98 millions de dollars), suivi par l’Australie et le Canada.
Les RTD (ready-to-drink) connaissent eux aussi une forte croissance : cocktails faiblement alcoolisés, bitters sans alcool, kombucha, boissons probiotiques… En Australie, le volume des RTD sans alcool a presque quadruplé en 2022.
Une adoption mondiale contrastée
Malgré l’engouement, l’adoption varie selon les régions. En Asie, la demande reste modeste, même si la consommation d’alcool recule. À Singapour et Hong Kong, l’offre se développe dans les bars à cocktails, tandis que Bangkok, le Vietnam ou l’Indonésie suivent de près. Au Moyen-Orient, l’offre est portée par l’hôtellerie et le tourisme de bien-être. En Australie et Nouvelle-Zélande, 31 % des consommateurs achètent déjà des produits sans alcool.
La distribution reste dominée par le retail et le direct-to-consumer, mais l’on-trade (bars, restaurants) rattrape son retard. ISH, par exemple, propose des bars éphémères lors de festivals où les ventes de cocktails sans alcool atteignent un rythme soutenu d’une boisson par minute.
Ce qui motive le changement
« Ce sont les modérateurs, pas les abstinents, qui tirent la catégorie », souligne Douglas Shouler, pionnier du vin sans alcool premium en Nouvelle-Zélande. Selon lui, l’avenir réside dans la montée en gamme et l’authenticité : améliorer la qualité du vin de base reste la clé.
Le goût demeure le premier défi. Pour Sørensen, l’innovation passera par des petites productions capables d’offrir de nouvelles expériences.
Enfin, même le vocabulaire évolue : les termes guilt-free, virgin ou mocktail disparaissent, au profit d’une approche positive centrée sur l’expérience et l’inspiration.
À propos de Nimmi Malhotra :
Basée à Singapour, Nimmi Malhotra est une journaliste spécialisée dans le vin. Elle couvre l’actualité vin et spiritueux en Asie pour des publications en Europe, Inde et Australie, et intervient régulièrement comme animatrice et conférencière sur les tendances de l’industrie.




