Auteur : Dr Peter Stanbury – SWR
Alors que le changement climatique bouleverse les conditions météorologiques à l’échelle mondiale, les phénomènes extrêmes s’imposent désormais comme l’un des principaux facteurs qui façonnent la production mondiale de vin. Certains vignobles se mobilisent déjà pour relever ce défi.
Dans le monde entier, les records climatiques se succèdent et les événements météorologiques extrêmes bouleversent notre quotidien. Il n’est donc pas surprenant que l’évolution des températures et des conditions météorologiques exerce une influence significative sur les vignobles du monde entier. L’Organisation Internationale de la Vigne et du Vin affirme d’ailleurs que les phénomènes météorologiques sévères demeurent « l’un des principaux facteurs qui conditionnent la production mondiale de vin ».

Dans sa note de conjoncture vitivinicole mondiale publiée en 2025, l’OIV observe qu’en 2025, « comme en 2023 et 2024, des gelées précoces, des précipitations excessives et une sécheresse prolongée ont impacté la productivité des vignes dans de nombreuses régions vitivinicoles, à la fois dans l’Hémisphère Nord et Sud. La variabilité climatique a de nouveau généré des effets hétérogènes, y compris au sein d’une même région viticole ».
Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Comment les « phénomènes météorologiques sévères » – et plus largement le changement climatique – affectent-ils la viticulture ? Et surtout : comment la filière s’adapte-t-elle à cette nouvelle donne ?
Vue d’ensemble
Le changement climatique occupe le débat public depuis des années, et ses effets sont largement documentés. Comme l’explique l’Agence de protection de l’environnement des Etats-Unis (EPA), « l’augmentation des températures moyennes mondiales est associée à des modifications généralisées des conditions météorologiques. Les études scientifiques montrent que les phénomènes extrêmes – vagues de chaleur et tempêtes violentes – risquent de devenir plus fréquents ou plus intenses ».
Tant que les émissions de gaz à effet de serre (GES) ne seront pas maîtrisées, des phénomènes tels que les vagues de chaleur qui ont touché l’Europe ou l’important épisode El Niño attendu dans le Pacifique, y compris en Californie, deviendront de plus en plus fréquents, et non l’inverse.
L’évolution des conditions météorologiques oblige certains vignobles à faire face à des précipitations excessives, tandis que d’autres doivent composer avec un environnement de plus en plus aride. La hausse des températures devra être gérée à la fois sur le plan viticole et du point de vue de la sécurité au travail.
Les conséquences de ce bouleversement pourraient s’avérer considérables dans certaines régions viticoles du monde. En 2024, des chercheurs issus de plusieurs universités françaises ont conclu qu’à long terme, le changement climatique déterminera quelles régions parviendront encore à cultiver la vigne, affirmant qu’il y aura « des gagnants et des perdants ». Des zones comme la Grèce ou le sud de la Californie pourraient connaître des difficultés d’ici à la fin de la décennie, tandis que le nord de la France et la Tasmanie pourraient en tirer parti.
Dans ce contexte, de nombreux producteurs de vin prennent des initiatives audacieuses et novatrices pour relever ces défis.
S’adapter aux nouveaux régimes de précipitations
Implanté au cœur du relief vallonné et montagneux autour de Soave, dans la région italienne de la Vénétie, le domaine Coffele est exposé au ruissellement et à l’érosion. Pour y faire face, il s’est rapproché de l’Université de Padoue pour développer SOiLUTION, un dispositif intégré associant pratiques durables et technologies destinées à réduire les risques d’érosion et à améliorer la gestion des sols. Des drones équipés de lasers cartographient les coteaux escarpés du domaine et surveillent des risques tels que les glissements de terrain. Le projet inclut également l’implantation d’herbes sélectionnées pour stabiliser les sols.
En Afrique du Sud, la société Riebeek Valley Wines mise sur la conduite en gobelet, c’est-à-dire sans palissage. Cette méthode est adaptée au climat sec du Swartland et offre la possibilité à Riebeek de réduire au minimum, voire parfois d’éliminer, le recours à l’irrigation dans une région confrontée au stress hydrique.
A la Viña Mayor, située dans la région espagnole de la Ribera del Duero où la rareté de l’eau représente un défi majeur, les densités de plantation ont été réduites pour diminuer les besoins hydriques. La taille a été affinée pour renforcer la résilience de la vigne, tandis que des porte-greffes résistants à la sécheresse ont été introduits.
En Australie, la société Whistler, dans la Barossa Valley, a récemment installé une capacité de stockage des eaux pluviales de près de 50 000 litres, rendant la cave autonome en eau et supprimant le prélèvement dans le fleuve Murray.
Se préparer à la grêle
Les orages de grêle se multiplient dans de nombreuses régions et provoquent des dégâts considérables. En mai 2024, un violent épisode a décimé la région de Chablis, en Bourgogne : des grêlons « entre une balle de ping-pong et un citron vert » ont endommagé environ 500 hectares, entraînant des pertes de récolte entre 20 et 30%, voire 30 % à 100 % dans certaines parcelles. Un événement comparable a frappé la Napa Valley en Californie en 2019, lorsque la grêle s’est abattue sur Atlas Peak et Pritchard Hill, entraînant une perte de rendement estimée à un tiers dans certaines parcelles. Dans la plaine d’Oakville, 15 % des raisins ont été endommagés.
Là aussi, la filière s’adapte. Le Château Canon Chaigneau à Bordeaux a installé, par exemple, des filets de protection pour préserver les vignes de la grêle et a adopté des techniques de taille et de palissage destinées à limiter leur vulnérabilité aux impacts des grêlons. Par ailleurs, la propriété s’appuie sur des outils de prévision météorologique avancés pour anticiper ces phénomènes. Elle a également souscrit des contrats d’assurance couvrant les pertes potentielles associées.
L’Institut australien de recherche sur le vin (AWRI) a publié des recommandations pour aider les viticulteurs à faire face aux dégâts provoqués par la grêle. Il préconise d’évaluer rapidement les dommages, de recourir à des techniques de taille adaptées pour préserver au mieux la récolte et maintenir l’état sanitaire de la vigne, et d’entretenir un couvert végétal sain.

Gérer les épisodes de chaleur extrême
La hausse des températures dans de nombreuses régions viticoles constitue l’un des effets les plus visibles du changement climatique. Elle peut avoir des conséquences extrêmement néfastes, sur la vigne comme sur les raisins : brûlures solaires, brunissement et flétrissement des baies, voire raisins impropres à la vinification. Ce fut le cas dans la zone sud-africaine de Stellenbosch lors des vendanges 2024 : des vagues de chaleur extrême ont touché des parcelles entières, rendant les grappes brûlées par le soleil impropres à l’élaboration de vins haut de gamme. La canicule peut également accélérer la maturation des raisins, avec à la clé des vins moins complexes.
Ces pics thermiques posent également un défi majeur pour ceux qui travaillent à la vigne. Dans les cas les plus graves, une mauvaise gestion des enjeux de santé et de sécurité lors des fortes chaleurs peut même s’avérer mortelle. Les vendanges 2023 en Champagne, qui ont débuté en pleine canicule, en offrent un exemple édifiant : la mort de quatre vendangeurs a été attribuée à des températures supérieures à 35°C durant la première semaine des vendanges. Ce qui a été perçu comme un manque de diligence de la part de certains employeurs a conduit, dans certains cas, à des poursuites pénales.
Parmi les solutions mises en œuvre, l’une des plus simples consiste à avancer la date des vendanges. Depuis deux ans, des viticulteurs et vignerons européens commencent les récoltes plus tôt. Lors des dernières vendanges en Afrique du Sud, des échanges ont révélé que de nombreuses parcelles ont été récoltées de nuit. D’autres exploitations investissent dans des dispositifs d’ombrage, capables de faire baisser la température ambiante jusqu’à 5,5°C et de protéger les raisins des brûlures solaires. En 2022, un rapport des vignerons du comté de Sonoma, en Californie, a montré que les systèmes de palissage à fil haut permettaient au feuillage de mieux protéger les raisins que les méthodes de conduite plus traditionnelles.
Ces quelques exemples montrent comment les domaines viticoles s’adaptent à mesure que le changement climatique devient une réalité avec laquelle ils doivent composer au quotidien. Pour certaines structures, c’est sans doute la volatilité croissante des conditions météorologiques qui représente le plus grand défi : les conditions autrefois prévisibles le sont désormais beaucoup moins.
Toutefois, la filière ne cherche ni à revenir à une époque où tout était plus simple, ni à espérer la disparition des défis. Elle fait au contraire preuve d’une grande capacité d’adaptation, en apportant des réponses aussi solides qu’ingénieuses. Le changement climatique continuera à poser de nombreux défis, mais à en juger par les éléments disponibles à ce jour, caves et domaines du monde entier semblent prêts à y répondre.
À propos de Peter Stanbury :

Directeur de recherche au sein de la Sustainable Wine Roundtable (SWR), le Dr Peter Stanbury est spécialiste du développement durable depuis plus de trente ans dans des secteurs variés : exploitation minière, aéronautique et agroalimentaire. La SWR est une organisation professionnelle qui rassemble des membres issus de l’ensemble de la chaîne de valeur du vin. Elle fournit les données nécessaires pour impulser une approche collaborative du développement durable dans le secteur du vin.




