De la vigne à la table ? Repenser le transport du vin pour une filière plus durable
Un enjeu environnemental souvent sous-estimé
Lorsqu’il s’agit d’aborder la durabilité dans le secteur du vin, l’attention se porte naturellement sur la réduction des intrants chimiques dans les vignes, l’optimisation de l’efficacité énergétique dans les chais ou l’amélioration des conditions de travail des saisonniers. Ces aspects demeurent bien sûr essentiels. Pourtant, d’autres dimensions moins visibles jouent un rôle déterminant. Le transport représente en effet l’un des principaux contributeurs à l’impact environnemental du vin. Environ 14 % de l’empreinte carbone totale d’une bouteille provient de son acheminement à travers le monde, un chiffre qui place la logistique juste derrière la production viticole, responsable de 19 % des émissions.
Face à ce constat, les acteurs engagés dans la transition écologique de la filière doivent mieux comprendre, mesurer et expliquer la contribution du transport à l’empreinte carbone du vin. Depuis un an, la Sustainable Wine Roundtable (SWR) a analysé plus de quarante standards de durabilité existant dans le secteur. La plupart abordent efficacement les questions d’énergie, d’eau ou de responsabilité sociale, mais presque aucun ne traite véritablement de ce qui se passe après la sortie du chai.
Le vrac comme levier majeur de réduction des émissions
Pour réduire l’impact carbone lié au transport, l’expédition du vin en vrac apparaît comme la solution la plus pertinente. Dans ce modèle, le vin voyage dans des réservoirs flexibles installés dans des conteneurs maritimes, avant d’être mis en bouteille au plus près des marchés de distribution. Plusieurs pays ont déjà déployé des infrastructures adaptées, comme l’usine Encirc située près de Chester, au Royaume-Uni, qui assure l’embouteillage d’un tiers des vins commercialisés dans le pays.
Selon les données de l’Organisation internationale de la vigne et du vin publiées en 2024, les exportations mondiales de vin en vrac ont augmenté de 3,3 % en volume et de 9,8 % en valeur, représentant désormais près de 35 % des volumes exportés dans le monde. Les gains environnementaux sont significatifs : une étude du WRAP estime que l’importation du vin en vrac permet de réduire de plus de 30 % les émissions de transport.
Photo : (c) ENCIRC
Ce bénéfice est encore plus marqué sur les longues distances, notamment en raison du poids et du volume du verre. Un conteneur rempli de bouteilles ne contient ainsi qu’un peu plus de 40 % du volume transportable via un système de type flexitank. Le transport en vrac présente en outre un avantage économique, certains producteurs, comme un vigneron néo-zélandais certifié en biodynamie, faisant état d’économies d’environ 20 % sur le fret.
Malgré ces atouts, le vrac ne représente encore qu’une faible part de la valeur totale des exportations mondiales, autour de 7,4 %. Son adoption reste freinée par plusieurs perceptions persistantes.
Des freins marketing et techniques
Beaucoup de producteurs, notamment dans les segments premium, continuent de privilégier l’embouteillage à la propriété. Deux motifs principaux expliquent cette résistance. La première raison est marketing : la mention « mis en bouteille au château » demeure fortement associée au prestige et à la qualité. De nombreux consommateurs ont été convaincus qu’un vin embouteillé ailleurs perdrait de son authenticité. La seconde raison est liée au contrôle du produit, car l’embouteillage sur place permet d’ajuster certains paramètres jusqu’au dernier moment et de maintenir des emplois locaux. Ces arguments ne sont pas dénués de logique, mais ils ont un coût environnemental que la filière ne peut plus ignorer.
Des solutions collectives au cœur des territoires
Même lorsque le vin est embouteillé au domaine, des progrès restent possibles grâce à une logistique mutualisée. Dans le Piémont, notamment dans les régions de Barolo, Barbaresco et Alba, un consortium a mis en place un système reposant sur des véhicules à faibles émissions, des tournées optimisées et un regroupement des expéditions vers un hub régional. Ce modèle permet de réduire les émissions, d’alléger le trafic local et de renforcer l’image touristique de la région, tout en améliorant l’efficacité logistique. La durabilité devient ainsi un projet collectif.
Photo : bulk solution isotank (c) Hillebrand GORI
Il faut également rappeler que les producteurs ne maîtrisent pas toujours leur transport, souvent organisé par des négociants ou des distributeurs. C’est pourquoi la SWR collabore avec l’opérateur logistique Hillebrand Gori afin de formuler des recommandations adaptées aux différents maillons de la chaîne.
Le bon sens logistique comme moteur d’efficacité
Certaines recommandations apparaissent évidentes à l’échelle de la filière. La plus importante consiste à abandonner le transport aérien pour le vin, car il ne s’agit pas d’un produit périssable et son expédition ne nécessite aucune forme d’urgence. D’autres leviers existent : optimiser les trajets, privilégier les chargements complets, favoriser une navigation maritime plus lente et combiner le rail avec des véhicules à faibles émissions pour les derniers kilomètres. La réduction de la vitesse de navigation peut entraîner une diminution allant jusqu’à 40 % de la consommation de carburant, renforcée par l’optimisation de l’utilisation des courants marins. Même la formation des conducteurs à l’éco-conduite contribue à la performance globale.
Une transition qui allie économie et climat
Aucune solution ne permet à elle seule de résoudre l’ensemble du problème. Le vrac demeure toutefois l’outil le plus efficace pour réduire l’impact carbone du transport du vin. Pour les autres modèles, une multitude d’actions complémentaires, souvent cumulatives, peut générer une amélioration significative. L’objectif est de concilier durabilité et efficacité économique, et de dépasser l’idée selon laquelle ces deux dimensions seraient incompatibles. Les exemples cités démontrent au contraire que des gains environnementaux et financiers peuvent aller de pair.
À propos de Sustainable Wine Roundtable
La Sustainable Wine Roundtable rassemble des acteurs du monde entier, qu’il s’agisse de producteurs, de distributeurs, d’organismes de normalisation, de verriers ou de négociants. Ensemble, ils œuvrent à accélérer la transition durable de la filière vin à l’échelle internationale.



