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Le nouvel impératif de la viticulture régénératrice

Article - 14 janvier 2026

Face à la crise écologique mondiale, la Regenerative Viticulture Foundation (RVF) entend restaurer les paysages viticoles en s’appuyant sur la reconstruction de sols vivants et le renforcement de la biodiversité au sein d’écosystèmes naturels intégrés.

Jusqu’à 90 % des régions viticoles traditionnelles pourraient disparaître d’ici la fin du siècle. Cette prévision alarmante a été présentée par le professeur Paul Behrens lors de la conférence Sustainability in Drinks à Londres, en octobre dernier, quantifiant l’impact potentiel du changement climatique sur l’ensemble de la filière vin.

Cette réalité met en lumière une nouvelle génération de défis, de plus en plus pressants pour la viticulture — et donc pour la « durabilité » du vin dans toutes les acceptions du terme. Les effets locaux de ce phénomène global sont visibles au quotidien : sécheresses, inondations et incendies, dans des séquences météorologiques erratiques souvent qualifiées d’urgences climatiques.

Parallèlement, la prise de conscience progresse au sein des pouvoirs publics, de la société et des consommateurs, d’autant plus que le vin est aujourd’hui, plus que jamais, perçu comme un produit de luxe plutôt que comme une simple commodité.

Que signifie ce changement pour la culture de la vigne ? À mesure que la logique de commoditisation recule, les pratiques agricoles historiquement centrées sur la maximisation des rendements perdent de leur pertinence. Qualité et valeur, respect et transmission : tels sont désormais les maîtres-mots des meilleurs viticulteurs.

Les approches tactiques de court terme cèdent progressivement la place à une vision plus holistique de la viticulture, où le vignoble est reconnu comme un écosystème vivant, avec une attention portée à la santé des sols sur le long terme et à la résilience face au changement climatique. Cette transformation constitue le cœur de ce que l’on appelle la viticulture régénératrice, qui s’impose rapidement comme le nouveau visage de la viticulture de qualité.

Le facteur écosystémique

Qu’entend-on exactement par viticulture régénératrice ? La question semble simple, mais les réponses varient. Certains y voient un retour à des méthodes traditionnelles à faibles intrants. D’autres redoutent qu’un concept aussi large ouvre la porte au greenwashing. La Regenerative Viticulture Foundation (RVF) apporte une boussole plus claire : la régénération vise à restaurer les paysages viticoles, en reconstruisant des sols vivants, en renforçant la biodiversité et en intégrant les écosystèmes naturels, afin que la viticulture s’inscrive dans un ensemble sain et résilient.

La viticulture régénératrice est donc moins une liste de techniques qu’un état d’esprit. Elle partage de nombreux principes avec l’agriculture durable, biologique ou biodynamique, mais se distingue par son orientation vers les résultats, en particulier la santé des sols. Parmi les pratiques clés figurent le maintien de couverts végétaux permanents et diversifiés, la réduction du travail du sol, l’intégration de l’élevage, le développement de la biodiversité aérienne et souterraine, ainsi qu’une adaptation fine aux spécificités écologiques de chaque parcelle. Il ne s’agit pas d’atteindre des seuils minimums, mais de restaurer autant que possible les fonctions naturelles, tout en produisant une récolte saine et équilibrée.

paysages de vignes fournies et ensolleillées

La régénération en pratique

L’impact de cette approche devient évident dès lors que le vignoble cesse d’être traité comme une simple surface de production pour être géré comme un système vivant et réactif.

L’eau : retenir, ralentir, protéger

Des sols structurés et vivants, nourris par des racines actives et des couverts végétaux, augmentent significativement l’infiltration de l’eau. Les précipitations pénètrent dans le sol au lieu de ruisseler en emportant la couche arable. Le sol peut ainsi stocker l’humidité pour les périodes de sécheresse — un avantage décisif alors que le risque hydrique s’intensifie. Des études montrent que les vignobles régénératifs peuvent stocker 2,3 à 3,4 fois plus de carbone dans le sol, ce qui améliore directement leur capacité de rétention d’eau.

Les sols ombragés restent également plus frais lors des pics de chaleur. La diversité végétale et la présence d’arbres réduisent la température du sol, limitant le stress subi par la vigne et les micro-organismes associés. En pratique, les vignobles régénératifs deviennent de véritables systèmes naturels de gestion de l’eau et de régulation thermique.

Biodiversité : reconstruire l’écosystème

Les pratiques régénératives encouragent activement la polyculture. Les plantes à fleurs soutiennent les pollinisateurs ; les haies, nichoirs et zones non cultivées favorisent le retour des oiseaux insectivores ; les zones non travaillées et la diversité des enracinements réduisent la compaction des sols. Ces strates écologiques permettent de diminuer l’usage d’insecticides en favorisant la régulation naturelle des ravageurs. Des recherches citées par la RVF montrent que les vignobles régénératifs abritent une vie du sol bien plus riche : 26 fois plus de protistes, trois fois plus de nématodes et près de 30 fois plus de microarthropodes que les systèmes intensifs.

En surface, le retour d’espèces bénéfiques réduit la dépendance aux intrants chimiques et contribue à une meilleure qualité des raisins. En profondeur, l’augmentation de la matière organique et de l’activité microbienne améliore le cycle des nutriments, la fertilité à long terme et la séquestration du carbone.

Carbone et santé des sols

Les pratiques régénératives — composts, fumiers, biochar — favorisent systématiquement l’accumulation de carbone organique dans les sols. Dans l’agriculture au sens large, ces méthodes ont permis d’augmenter le carbone des sols jusqu’à 159 %, tout en améliorant les rendements jusqu’à 29 %. En viticulture, la base de données continue de s’enrichir, mais les tendances sont claires : davantage de carbone, plus de structure, plus de vie — et plus de valeur.

Pourquoi maintenant ?

Plusieurs forces convergentes expliquent l’attention croissante portée à la viticulture régénératrice. La volatilité climatique pousse les vignobles à rechercher la résilience plutôt que la seule performance de rendement. Le carbone est devenu un indicateur central de la gouvernance d’entreprise et de l’agriculture, et les systèmes régénératifs offrent des leviers concrets pour réduire l’empreinte de l’ensemble de la chaîne de valeur. Les distributeurs exigent des preuves tangibles de progrès environnementaux, tandis que les consommateurs souhaitent des vins incarnant une responsabilité écologique authentique, en lien avec le terroir et leurs propres valeurs.

Les viticulteurs eux-mêmes perçoivent les bénéfices potentiels : réduction progressive des coûts d’intrants, sols plus sains, amélioration de la qualité des raisins et stabilité opérationnelle à long terme. Les vignobles régénératifs montrent souvent une meilleure récupération après les épisodes de sécheresse, une érosion réduite et des rendements plus stables lors des millésimes difficiles.

La transition vers ces pratiques peut nécessiter des investissements initiaux et, dans certains cas, entraîner une baisse temporaire des rendements. Mais les perspectives économiques à long terme sont convaincantes : moins d’intrants de synthèse, des vignes plus résilientes, une valorisation accrue des marques et un accès potentiel aux marchés du carbone ou de la biodiversité, ainsi qu’aux dispositifs d’« insetting » des distributeurs à mesure qu’ils se structurent. Surtout, les preuves se multiplient quant à l’impact positif de la régénération sur la qualité des vins.

Des obstacles subsistent, notamment en matière de coûts de transition et de manque de définitions et de standards de certification harmonisés. Pour y répondre, la RVF compare les différentes certifications régénératives existantes afin d’aider les producteurs à s’orienter.

réunion lors d'un séminaire de travail entre vignerons

Des leviers pour changer d’échelle

Le programme One Block Challenge™ de la RVF propose un point d’entrée pragmatique. Il invite les viticulteurs à expérimenter des pratiques régénératives sur une parcelle limitée, réduisant ainsi les risques tout en contribuant à un apprentissage collectif. Lancé à Paso Robles, où 47 producteurs participent aujourd’hui, le programme s’est étendu à l’Afrique du Sud, au Royaume-Uni et à la Nouvelle-Zélande, avec des lancements prévus aux États-Unis et un intérêt croissant en Europe et en Amérique du Sud. L’objectif est ambitieux : 10 % des vignobles mondiaux cultivés en régénératif d’ici 2035.

La technologie accélère également la transition. Capteurs de nutriments en temps réel, sondes acoustiques, cartographie écologique, diffusion d’insectes auxiliaires par drones, robotique et outils de précision permettent de travailler avec la nature plutôt que contre elle. Cette alliance entre principes ancestraux et outils modernes redéfinit les contours de la viticulture de haute qualité.

La viticulture régénératrice offre ainsi une voie non seulement vers la durabilité, mais vers un véritable renouveau. Les vignobles deviennent des systèmes vivants et résilients, capables de stocker du carbone, de soutenir la biodiversité et de réintégrer la santé écologique au cœur du récit du vin. Les données convergent vers des sols plus sains, une meilleure résilience climatique et un potentiel d’amélioration qualitative. Il s’agit d’un mouvement collaboratif, centré sur la terre qui fonde notre industrie, dans lequel chacun peut jouer un rôle, quels que soient son pays, sa langue, sa fonction, son contexte économique ou sa philosophie.

Pour les viticulteurs et les domaines, la prochaine étape est simple : commencer à petite échelle, mesurer avec rigueur, apprendre en continu et rejoindre un mouvement qui place le terroir, l’écologie et la résilience au cœur de l’avenir du vin. La régénération n’est pas une quête de perfection — c’est une dynamique de progrès, par parcelle, pas à pas.

A propos de Anne Jones :

Anne Jones est consultante en durabilité pour la filière vin au sein de Limestone & Jones. Elle est administratrice de la Regenerative Viticulture Foundation et conseille également WineGB et Sustainability in Drinks, ainsi que des acteurs tels que The Wine Society, Chapel Down, Gusbourne et Levy’s (Compass Group).
 www.regenerativeviticulture.org